Chapitre 7 : rencontre avec le couple chinois anti-régime à Guangxi
La province du Guangxi, jamais entendu parler, n’est-ce pas ? Pas de panique, nous non plus avant d’y mettre les pieds. Située dans le sud de la Chine, c’est un point central entre l’est et l’ouest du pays, une sorte de carrefour naturel. On y a passé une semaine, d’abord dans les montagnes de Longji, puis au cœur des collines karstiques de Yangshuo. Les paysages y sont absolument grandioses. Si vous voyagez en Chine, on vous recommande vivement d’y faire un tour.

Ca a été un peu noir de monde parfois car on est tombés en pleine Golden Week, LA semaine de congé des Chinois. Juste pour donner une idée du phénomène, le premier jour des vacances, 21,5 millions de Chinois ont pris le train pour partir en escapade. Quand on parle de migration… c’est un doux euphémisme.
Notre arrivée à Longji s’est faite après un périple mêlant taxi, TGV et voiture. Le village est disséminé le long d’une route sinueuse qui serpente à flanc de montagne.
On s’installe dans un petit hôtel où le charme opère immédiatement. Tout est en bois, et la vue depuis notre balcon est à couper le souffle. Assis là, face à l’immensité, on retrouve cette sérénité propre aux montagnes — le genre de zénitude que seule la mer peut rivaliser.

Le lendemain, on part explorer ce qu’on appelle ici « les plus belles rizières de Chine ». Beaucoup de monde, certes, mais comme souvent, la règle des 95 % fonctionne à merveille : 95 % des touristes ne marchent presque pas. Dès qu’on s’éloigne du sentier principal, on se retrouve pratiquement seuls. Matteo a dû être sacrément motivé pour ces trois heures de marche, mais le décor valait tous les efforts.





Après deux jours, on quitte les montagnes pour les célèbres collines karstiques de Yangshuo. La route est un chaos indescriptible, conséquence directe de la Golden Week : toute la Chine est sur le bitume. À l’hôtel, grosse surprise pour les enfants: une piscine ! Cela faisait deux mois qu’on n’avait pas fait trempette. Après des jours de météo capricieuse, on retrouve ici un climat parfait : l’idéal pour prendre le petit-déjeuner en terrasse, paresser au bord de l’eau… On se sent en vacances, moins en voyage, et ça fait du bien.

Surtout que les collines karstiques de Yangshuo sont impressionnantes, par leur silhouette unique, formée par l’érosion depuis des millions d’années. Ces formations rocheuses abruptes, qui peuvent atteindre plus de 300 mètres de hauteur, surgissent du sol comme des dents de dragon, entourées de rivières sinueuses et de végétation luxuriante. C’est un spectacle naturel fascinant, digne des plus belles cartes postales.
On a passé cinq jours merveilleux ici, à explorer les environs en bateau, à moto, et même en téléphérique. Comme souvent en Chine, on passe d’un coin perdu où les locaux lavent encore leur linge dans la rivière, à des infrastructures hyper modernes. Depuis le téléphérique, on accède à un parcours improbable traversant les collines par des ponts suspendus à 60 mètres de hauteur, des passerelles en verre… Un peu kitsch, certes, mais on ne boude pas notre plaisir, loin de là.











Ce soir, on est milieu de ces 5 jours dans la ville de Yangshuo pour diner. La ville est moche, pas d’autres mots.

C’était apparemment avant un petit village tranquille c’est devenu une ville jonchée d’énormes bâtiments sans lien architectural entre eux et avec et une circulation dantesque (note pour les voyageurs séjournez un peu en dehors de la ville).
Merci le tourisme de masse et le développement incontrôlé ! Dommage car le cadre est magnifique avec les bâtiments entouré de collines. La foule est très, très dense ce soir. On doit bien tenir les enfants. Une fois n’est pas coutume on est allé s’échapper de cette marée humaine dans un resto…indien.
À deux tables de nous, un couple : la trentaine niveau visage, la vingtaine niveau vêtements. Je pense qu’ils sont japonais. Après 1,5 mois passé au Japon et presque 1 mois en Chine, je suis passé « expert » en reconnaissance faciale.
Alors je me dis que, eux, perdus dans ce pays imprégné par ses rancœurs anti-japonaises, et moi, imprégné du Japon, on est un peu frères de sang, non ?
…Je ne le saurai jamais puisqu’ils étaient chinois…
Mais mon audace a payé, car c’était un couple qui parlait plutôt bien anglais (alléluia) et qui avait envie de discuter. Ils sont adorables : cela ne fait qu’un mois qu’ils sont ensemble et c’est la première fois qu’ils partent en vacances ensemble. Et moi j’arrive avec mes gros sabots ne leur laissant pas une chance de m’écarter car je veux parler à des chinois qui veulent bien me parler.
Au début, quand je leur adresse la parole, ils échangent un regard furtif, presque nerveux, mais finissent par sourire et s’ouvrent à la conversation. Après une dizaine de minutes on parle de la Chine…Je vous livre quelques extraits de notre conversation que j’ai notés juste après les avoir quittés :
- “On apprend l’anglais pour pouvoir quitter le pays.”
- Lui, qui fait du stand-up comedy : “Avec la censure dans le pays, c’est un métier très, très compliqué. De quoi peut-on ou ne peut-on pas rire ? On ne sait jamais ce que la censure va faire”
- “Des gens disparaissent. Un jour, on ne les voit plus. Et tout le monde fait comme si de rien n’était.”
Je leur demande s’ils ont peur. “Non, pas vraiment, car on n’est pas assez importants.”
Elle gère un webshop : “On n’a aucun chiffre économique, vu que tous les chiffres donnés par le gouvernement sont faux. Mais on constate que l’économie va très mal. Les gens n’achètent plus depuis le Covid. L’élastique s’est rompu.”
C’est en phase avec ce qu’on lit dans la presse occidentale, mais je suis surpris que des Chinois soumis à une telle censure le savent aussi bien.
Il y a actuellement un profond malaise en Chine. Depuis le début du siècle, le pays a connu une longue période d’optimisme, soutenue par une croissance économique à deux chiffres. Mais aujourd’hui, c’est l’heure du doute. Depuis le Covid et son confinement inutilement brutal et prolongé (les Chinois nous ont raconté qu’ils sortaient sans portable pour éviter d’être traqués), le doute s’est transformé en défiance.
Celle-ci s’accentue avec l’énorme crise de l’immobilier et le chômage très élevé des jeunes diplômés (les chiffres sont flous, mais on sait que c’est grave). Il y a aussi une crise de confiance envers le président Xi Jinping. Avant le Covid, la satisfaction envers lui était élevée, mais depuis, c’est la dégringolade. (Les rares sondages que l’on trouve montrent une chute, avec une satisfaction passée de 78 % à 39 %.)
Selon eux, « rien ne va bouger pour l’instant, c’est dans la mentalité des Chinois, peut-être dans 5 ou 10 ans. » Ils haussent les épaules, fatalistes. Mais qui sait ? La Chine a déjà prouvé qu’elle peut changer de cap de manière inattendue.
Je ne juge pas. Que peuvent-ils faire aujourd’hui, sachant que des manifestants se font arrêter chez eux sans que personne ne réagisse, car le réseau de caméras les a identifiés ? Fini le temps où si on ne se faisait pas arrêter pendant une manifestation, on était sain et sauf.
Pour être honnête, ce n’est évidemment qu’une discussion. Il est impossible de savoir ce que ressent le peuple dans son ensemble. Ce pays est tellement vaste et divers, et le risque de parler est si grand…
Chapitre 8 : Tous ces chauffeurs de taxi
En Chine, chaque trajet en taxi devient un épisode en soi. Il y a eu ce chauffeur à Shanghai, véritable pilote de rallye, qui nous a amenés à destination en trente minutes chrono, là où l’application Alipay en prévoyait 40. Puis, il y a le chauffeur débonnaire, paisible, et même plusieurs conductrices — un vent de fraîcheur après le Japon. Et puis ceux qu’on ne peut pas oublier : le chanteur (à l’intonation… unique) et le gratteur de gorge professionnel… Suzanne était à deux doigts de frapper les deux derniers.
Et puis, cette omniprésence de l’électrique. Moi qui travaille dans l’automobile, je connaissais l’avance chinoise sur l’électrique, mais il y a un monde entre le savoir depuis son bureau belge et l’expérimenter au quotidien. La Chine a profité de cette révolution technologique pour propulser des marques locales comme BYD, Forthing, Leapmotor, Haval, Wuling, Xpeng, Aion, Changan, Nio… des noms qui ne vous disent sans doute rien ou pas grand-chose mais qui gagnent déjà du terrain hors des frontières. Tandis qu’on imagine être en tête, l’Europe se fait dépasser sur ce terrain, et la Chine, sans complexe, façonne ses champions nationaux.
Puis vient l’expérience du paiement digital. Ici, tous les taxis fonctionnent en mode « Uber » grâce à des applis locales comme DiDi. Et tout est digitalisé en Chine, oubliez la monnaie : les Chinois, eux, ne se déplacent pas sans leur smartphone. Si chez nous, le paiement mobile est encore une nouveauté, ici, un Chinois serait surpris de voir combien on ne peut pas payer avec son portable en Europe. Dans les grandes villes, certains restaurants n’ont même plus de menus papier : un QR code sur la table, et hop, le menu s’affiche. Et même en pleine montagne, la dame qui vend son café tend son code pour le paiement digital. Les deux derniers jours, je me suis retrouvé à tout payer en cash… parce que j’avais encore les billets retirés un mois plus tôt !
Évidemment, cette digitalisation a ses avantages pour le gouvernement : avec seulement deux géants du paiement, Alipay et WeChat, et l’intégralité des transactions centralisée, tout devient facilement traçable. Une réalité qui laisse à réfléchir…
Cette immersion est un avant-goût du futur où tout est interconnecté et où l’on avance sans les contraintes du cash. Pour les touristes, inutile de résister : WeChat et Alipay deviennent indispensables, même pour acheter un simple café. Bienvenue en Chine !
Chapitre 9 : Shanghai, la mégalopole sans âme ?
Dans le classement des plus grandes villes du monde, Shanghai figure dans le top 5.

Surprenant ? Pas tant que ça. Avec ses 25 millions d’habitants, c’est l’une des villes les plus peuplées de la planète. Shanghai, c’est LE poumon économique et financier de la Chine (désolé, Pékin !), et le premier port mondial en termes de volume de conteneurs. Rien que ça. Et pour les nostalgiques de l’histoire, rappelons qu’avant 1943, Shanghai était encore une concession britannique, un morceau de l’Empire dans l’Empire.
D’un côté, Shanghai impressionne par ses standards internationaux : musées, restaurants, bars branchés… tout y est. On a l’impression d’être de retour dans une métropole moderne où tout semble possible, où l’énergie urbaine nous aspire.
D’un autre côté, difficile de trouver ici le charme des vieilles villes comme Tokyo ou même Pékin. Shanghai semble manquer d’âme. Beaucoup de bâtiments sont flambant neufs ou encore en construction.

Les fameux gratte-ciel et immenses complexes d’appartements dominent le paysage : il faut bien loger ces 25 millions d’habitants sur un espace de 6 300 km² !
Il y a certainement des exceptions. On a passé un moment agréable à l’ancienne Concession française et ses quartiers alentours. On y oublie presque qu’on est entouré de tours géantes. Les rues y sont bordées de platanes, les bâtiments plus bas, rappellent l’Europe. L’ambiance est branchée et résolument chic, témoignant de la prospérité de la ville. Ce petit bout de Shanghai nous rappelle que la ville n’est pas qu’une forêt de béton et de verre.
Et puis, impossible d’oublier cette immense autoroute surélevée de 250 kilomètres qui traverse la ville. Quand on pense qu’en Belgique, il nous faut huit ans pour rénover le viaduc de Vilvorde qui fait à peine 1,6 kilomètre, on se pose des questions. Ici, l’infrastructure avance à une vitesse vertigineuse, comme pour rappeler que le temps, à Shanghai, n’a pas la même valeur.



Chapitre 10 : la clope

J’ai hésité à en parler, mais elle est tellement omniprésente qu’elle s’est invitée dans ce récit comme elle s’invite partout en Chine. Alors qu’elle a pratiquement disparu des espaces publics au Japon (et en Europe occidentale), en Chine, la cigarette est encore reine. Dans la rue, au restaurant, dans les taxis, et même dans les trains (entre les wagons). Oui, oui, même quand c’est marqué INTERDIT DE FUMER en gros caractères rouges. C’est comme si ces panneaux n’étaient là que pour décorer.
On a testé pas mal d’hôtels qui affichaient fièrement leur statut “non-fumeur”, mais l’odeur de cigarette reste souvent perceptible. Et les Chinois ? Ils semblent s’en ficher royalement. Les panneaux d’interdiction et les menaces d’amendes n’ont absolument aucun effet.
C’est assez ironique quand on y pense : dans une dictature, on pourrait s’attendre à ce que les règles soient suivies à la lettre. Mais non, ici, fumer partout semble être une forme de rébellion… ou sans (aucun) doute juste une excuse pour allumer une petite cigarette.
Chapitre 11 : Suzanne, Nola & Matteo
Nous quittons la Chine le cœur léger, ravis d’avoir exploré ce pays si mystérieux. Heureux d’avoir pu voir de nos propres yeux et ressentir ce qu’est vraiment une partie de la Chine. C’est précisément pour cela qu’on aime voyager, et on est contents de pouvoir offrir cette expérience à nos enfants. Les questions de Nola en sont la preuve : “Mais les gens ne font pas ce qu’ils veulent ici ? Pourquoi il y a autant de caméras ? C’est quoi une démocratie ? Pourquoi ils n’ont pas accès à Facebook ou Instagram ?”
Nos appréhensions avant le départ se sont révélées exagérées. Voyager en Chine est finalement assez simple (mais bon, on est peut-être biaisés ?), surtout quand on utilise les bonnes applications (Trip.com, Alipay, WeChat). Nous avons goûté des fruits inconnus, été éblouis par une culture de plus de 2000 ans, et découvert des paysages véritablement spectaculaires.
Mais la Chine fascine autant qu’elle intrigue, avec sa modernité inattendue et son contrôle omniprésent. Derrière les gratte-ciels et l’agitation, il y a une société en perpétuel mouvement, pleine de dynamisme, qui force le respect et pousse aussi à la réflexion. Ce voyage a été une immersion dans un monde qui nous a défiés, bousculés, et, au final, laissés admiratifs.
Cela dit, la Chine n’est sans doute pas le pays idéal pour un premier voyage en Asie. Peu de gens parlent anglais, il faut être prêt à s’adapter et parfois à jouer des coudes.

Mais je suis fier de la manière dont nous avons traversé ce mois à quatre. Oui, il y a eu quelques moments de tension (nous avons voyagé à un rythme effréné, comme si nous ne partions que trois semaines), mais finalement bien moins de disputes que prévu.
Si vous me demandez si je retournerais en Chine, ma réponse est oui, car il y a encore tant de choses à découvrir. Du côté de Suzanne, la réponse est plus nuancée…
Mais, plus que tout, nous sommes contents de changer d’air. Ces 80 jours ont été extraordinaires, remplis de paysages à couper le souffle et d’une immersion dans des cultures fascinantes. Par contre, il y a eu peu de rencontres, beaucoup de nuits dans des chambres minuscules (seulement quatre avec une porte entre nous et les enfants), et un voyage dans des pays où la densité de population est impressionnante.
Il est bientôt temps de quitter l’Asie, mais pas avant une dernière escale : Bali. Nous y resterons dix jours, dont une semaine juste avec les enfants et moi, car Suzanne va profiter de quelques jours avec son amie Naomi. Bali, ça évoque les plages, la baignade et la farniente… Enfin, c’est ce que pensent les enfants. Mais ils risquent d’être surpris, car j’ai prévu un programme bien différent. Chut, ne leur dites rien, ils pourraient me détester.
À bientôt, on vous embrasse !

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