Mines, poussière et crocodiles : chapitre II de notre roadtrip à travers l’Australie

Je vous avais laissé au jour 7 de notre roadtrip lors du précédent post. Avant de replonger dans notre voyage et, comme promis, je voulais prendre un instant pour lever le voile sur une histoire bien plus vaste : celle de la colonisation de l’Australie. Car si cet épisode a débuté il y a 250 ans, ses répercussions sont encore visibles à chaque détour de ces terres infinies.

Comment sont arrivés les Européens ? L’histoire commence comme bien souvent à cette époque: avec des navigateurs perdus. Hollandais et Français débarquent au XVIIe et XVIIIe siècles. Mais ce n’est qu’en 1770, grâce à James Cook, que la colonisation britannique prend son envol. L’Angleterre venait de perdre les États-Unis, et le roi Georges III décide que l’Australie fera l’affaire pour remplacer les Etats-Unis.

Pourquoi ? Pour l’argent bien entendu mais aussi parce qu’il fallait bien un endroit pour envoyer les prisonniers qui s’entassaient dans les geôles anglaises. Une idée brillante : transformer une île lointaine en décharge pénitentiaire. Détail piquant : ce sont ceux qui commettaient des petits délits qui partaient pour l’Australie ; les gros délits finissaient pendus…en Angleterre. Justice expéditive, version XVIIIe.

Les Aborigènes : une hospitalité mal récompensée. Imaginez des visiteurs inattendus qui squattent votre jardin, puis déclarent que tout leur appartient. C’est exactement ce qui est arrivé. Les Aborigènes, installés là depuis seulement… 60 000 ans (un détail), accueillent les Britanniques avec une curiosité pacifique. Je ne sais pas s’ils se disaient : “Ces types en redingote, ils vont bientôt repartir.”

Mais en tout cas ils se sont gourés En 1788, les Britanniques proclament que l’Australie est une terra nullius – une terre vierge, sans propriétaire. Il n’y a donc pas besoin de négocier des droits de propriété avec les Aborigènes, vu qu’ils n’existent pas! On oublie donc les 350.000 aborigènes, parlant 500 langues différentes & divisé en 630 tribus. Et voilà, la colonisation commence, et avec elle, la violence.

L’histoire des massacres. Tout commence à Sydney, mais au fur et à mesure, la colonisation s’étend à toute l’île. Et l’histoire coloniale ne tarde pas à sombrer dans la violence. Les populations locales sont décimées par des maladies, notamment la variole, mais aussi par les conflits armés.

Pourquoi? Parce que l’expansion des colons se fait au détriment des terres aborigènes, ce qui mène à des affrontements constants.Pendant plus de 150 ans, les massacres sont systématiques. Une carte de l’Université de Newcastle (Colonial Frontier Massacres, Australia, 1780 to 1930, v3) recense ces atrocités entre 1788 et 1930. Elle montre non seulement l’ampleur des violences, mais aussi la progression géographique de la colonisation. Suivez les massacres, et vous saurez où elle en est.

Massacres 1788-1830
Massacres 1830-1880
Massacres 1880-1930

Ces événements, bien que marquants en Australie, ne sont pas uniques. Ils s’inscrivent dans l’histoire coloniale mondiale, où les empires ont souvent prospéré en exploitant et en détruisant d’autres peuples, qu’il s’agisse des Amérindiens, des Africains ou des Asiatiques.

Expulsion et travail forcé. Au XXe siècle, vers 1920, les Aborigènes survivants sont repoussés vers l’intérieur des terres, loin des côtes riches en ressources qui intéressaient les colons. Ironie du sort : ces terres dites “inutiles” regorgeront d’or et de charbon quelques décennies plus tard.

Quant à ceux restés près des colons, ils deviennent une main-d’œuvre bon marché. Exploités dans les fermes, ils travaillent dans des conditions indignes jusque dans les années 1970. Oui, 1970. Pendant que les Beatles chantaient Let it Be, des Aborigènes vivaient encore une forme de servitude.

Les enfants volés : le sommet de l’horreur. Un des aspects les plus sombres de cette période est la politique des « enfants volés ». Les enfants metis, nés de parents blanc & aborigène, sont retirés de leurs familles et envoyés dans des foyers d’accueil blancs ou dans des institutions dites « écoles ». L’objectif ? Effacer toute trace de leur culture et leur apprendre à devenir des domestiques pour les familles riches ou des ouvriers pour les garçons.

Un long chemin vers la reconnaissance. Il faut attendre 1967 pour que les Aborigènes soient enfin reconnus comme citoyens australiens à part entière. Avant cela, ils étaient exclus de nombreux droits, y compris du droit de vote. Cette avancée reste cependant symbolique face à l’ampleur des inégalités auxquelles les Aborigènes sont confrontés.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, le sujet de la colonisation et des Aborigènes est enseigné dans les écoles (ce qui était impensable il y a 20 ans). On trouve aussi de nombreux panneaux reconnaissant les “propriétaires traditionnels” des terres, comme dans le parc national de Kakadu, où il est écrit : “We recognise and acknowledge the Bininj/Mungguy people as the traditional owners of Kakadu National Park.”

Cependant, les disparités restent énormes. Les Aborigènes représentent environ 3,3 % de la population australienne, mais près de 30 % de la population carcérale (chiffres de 2019). En zone rurale, 90 % d’entre eux vivent dans des conditions précaires, tandis qu’en ville, ils subissent des discriminations importantes.

Les défis demeurent énormes, et la façon dont l’Australie a été colonisée, laisse une empreinte profonde et probablement irréparable. Les Aborigènes, longtemps considérés par les colons comme des êtres « inférieurs » et « sans culture », continuent de lutter pour leur place dans une société qui peine à reconnaître leur histoire et leur contribution.

Dans un monde où les tensions et les extrémismes grandissent, il est essentiel de se souvenir que la destruction de l’autre n’a jamais conduit à rien de positif. L’éducation, l’acceptation et la compréhension sont, je crois, les clés d’un avenir plus juste

Jour 7-9: Broome
Broome, c’est un petit bout de paradis au milieu de nulle part. Autrefois, cette ville était le centre de l’industrie perlière : il y a 100 ans, une grande partie des perles du monde venait d’ici. Aujourd’hui, après 2 000 km de route à travers le bush et quelques villages minuscules, Broome se révèle comme une oasis rafraîchissante. Station balnéaire prisée des Australiens, la ville accueille plus de 15 000 personnes en haute saison. Hors saison ? C’est calme, paisible. On a posé nos valises dans un camping avec vue sur la mer, et sincèrement, assis là avec un verre de rosé à la main, on se dit que le bonheur, c’est peut-être ça.

On vit doucement ici, et on en profite pour explorer les activités locales. Le musé local, une soirée au cinéma en plein air – le plus ancien du monde ! – à regarder Wild Robot nous plonge dans une ambiance surréaliste.

Une autre visite marquante, c’est celle du refuge pour crocodiles. L’endroit est à la fois drôle et fascinant, avec ce côté hors du temps. Le propriétaire, un véritable Crocodile Dundee, nous fait le tour du parc en nourrissant ces créatures impressionnantes. Avec son accent à couper au couteau, il nous explique la différence entre crocodiles d’eau douce et crocodiles d’eau de mer. Petite leçon de culture générale : les crocodiles d’eau douce mesurent entre 1,50 et 2 mètres, sont relativement craintifs et n’attaquent pas sans raison. En revanche, leurs cousins d’eau de mer peuvent atteindre 7 mètres et sont extrêmement agressifs. Et surtout, ne les mélangez pas : les crocodiles marins dévoreraient leurs homologues d’eau douce sans hésiter.

Se retrouver à quelques centimètres d’eux, c’est comprendre une chose essentielle : cet animal est létal. C’est un tueur. Leur force incroyable est dans leurs mâchoires capables de broyer tout ce qui passe à leur portée. Leur vitesse – à la fois dans l’eau et lorsqu’ils bondissent – est saisissante. Imaginez-vous une fraction de seconde hésiter devant eux : c’est déjà trop tard. Si un crocodile vous attrape, c’est fini. Vous n’avez aucune chance.

D’ailleurs, dernière astuce de notre Crocodile Dundee : si vous êtes un jour poursuivi par un crocodile, oubliez le conseil du zigzag. Il faut courir tout droit, aussi vite que possible, car les crocodiles abandonnent généralement après 30 mètres. Qui sait, ce conseil pourrait vous sauver un jour… ou au moins amuser vos amis à l’apéro !

Jour 10 : 4h de route de Broome à 80 miles beach

Quatre heures de route dans un décor d’une monotonie quasi absolue. En Australie, on roule souvent pendant des centaines de kilomètres sans voir la moindre variation de paysage. Ici, c’est encore pire : la route longe la côte, mais les architectes de l’asphalte ont décidé de la construire à 10 km de la mer. Du coup, pas de route mythique qui serpente le long des vagues, rien que du sable vu de loin.

Mais bon, on se rattrape au camping : 10 km de route non goudronnée, et voilà qu’on arrive sur une plage longue de… 220 km. Oui, vous avez bien lu. Elle s’appelle pourtant 80 Mile Beach (129km). Pourquoi ? Mystère.

Peut-être que les colons de l’époque étaient bourrés quand ils ont mesuré ou bien leur mètre déraillait. Ou alors, c’est juste une arrondi à l’australienne: « 129km ou 220 on s’en fout on va pas chicaner pour 100 bornes hein. Le mystère restera entier !

Après-midi tranquillou à faire des châteaux de sable et à se baigner dans les flaques laissées par la mer – parce que la marée se retire à plusieurs centaines de mètres. Ah, mais attendez, je vous vois venir avec votre question: Pourquoi ne pas nager dans la mer ? Eh bien, ici, c’est baignade interdite. D’habitude, je fais partie de ceux qui répondent “on s’en fout, on y va quand même”, mais pas cette fois-ci. Dans l’eau, il y a quelques petites bêtes qui ne sont pas là pour jouer : des requins, des crocodiles, et des méduses mortelles. Du coup, les flaques, c’est très bien aussi.

Le soir, on accompagne les tortues qui pondent leurs œufs sur la plage. Finalement, on n’a pas besoin de grand-chose pour être heureux ; une plage, un peu de sable, et un coucher de soleil.

Jour 11 : 6h de route, 80 miles beach –> entrée du parc national de Karijini

6 heures de route direction le parc national de Karijini, sur une route qui, à mon avis, serait très, très bien classée si une compétition existait pour la route la plus monotone au monde.

Je sais, ce n’est pas la première fois que j’écris ça…

Aujourd’hui, on croise des road trains, ces énormes camions qui mesurent jusqu’à 50 mètres de long, traversent l’Australie à 130 km/h et mettent 2 km pour s’arrêter. C’est grâce à eux qu’on retrouve de nombreux animaux morts sur les routes. Je vous laisse imaginer ce que ça donne si vous avez le malheur de croiser un de ces mastodontes à 130 à l’heure, avec ses 200 tonnes et ses 4,5 mètres de haut… Un indice ? Ce n’est vraiment pas beau à voir.

Il y en a beaucoup aujourd’hui, car nous sommes entourés de sites miniers. En roulant, on passe d’une mine à une autre. Parfois, on les distingue juste au loin, avec quelques baraquements ou ces collines découpées, vestiges des opérations d’extraction.

L’Australie, c’est un véritable empire minier. Le pays possède certaines des plus grandes réserves mondiales de minerai de fer, d’or, de charbon et de gaz naturel. L’industrie minière est un pilier de l’économie australienne, représentant environ 10% du PIB et 60% des exportations. Les mines, réparties principalement dans l’ouest et le centre du pays, sont souvent situées dans des zones reculées, ce qui explique la présence des road trains, qui transportent de lourdes cargaisons à travers des milliers de kilomètres. Les paysages que l’on traverse sont d’ailleurs marqués par cette extraction massive, avec des sites miniers qui semblent s’étirer à l’infini.

… Il est 13h, 45°C, et le van est à bout de souffle. Max 80 km/h en descente, 50 km/h en montée. Autant dire qu’on doit s’arrêter toutes les 30 minutes pour ne pas risquer de fondre en chemin. On a tellement de route aujourd’hui qu’on a dû rouler jusqu’à la fin de l’après-midi, et franchement, ça nous a bien appris. Je te raconte pas… Tu sors du van, il fait 45° à l’ombre. Une chape de plomb te tombe dessus, et un nuage de mouches t’accueille directement pour essayer de te prendre un peu de ton humidité. Tu rentres dans le van, et qui voilà avec toi ? Les mouches. Résultat : tu passes les 15 prochaines minutes à essayer de les exterminer ou de les faire sortir par la fenêtre. Quel bonheur.

On passe la nuit dans un camping au milieu des camionneurs, dans un roadhouse perdu dans le désert. Et là, bonne nouvelle : la lessive est gratuite. Du coup, ce soir, il n’y a plus une seule culotte ni t-shirt qui ne soit propre. Un vrai luxe.

Jour 12 : 2h30 de route, parc national de Karijini –> Tom Price

Départ à 6h45 pour les gorges du parc national de Karijini. Le thermomètre affiche déjà 31°C, la journée va être chaude. Mais peu importe, on est là pour les superbes balades et, surtout, les baignades rafraîchissantes dans les gorges. C’est l’occasion rêvée de se plonger dans ces paysages magnifiques et de profiter de la fraîcheur de l’eau au cœur de ce décor impressionnant.

A 11h les ballades sont déjà terminées…vous l’aurez deviné il fait trop chaud ! Camping & piscine au programme.

J+ 13: 8h de route, Tom Price –> Exmouth

Départ aux aurores, 6h30, parce qu’une longue journée nous attend.

On fait le plein d’essence à Tom price, une ville minière perdue au milieu de nulle part. C’est une ambiance un peu particulière : entouré de gros 4×4 poussiéreux, des gars en bottes de chantier et gilets jaunes papotent autour de leur café. C’est comme à la machine à café d’un open space, sauf qu’ici, la moquette est remplacée par de la poussière rouge et le thermostat affiche déjà 32 degrés !

A peine une demi-heure plus tard, je dois m’arrêter. Google Maps décide de m’envoyer sur une piste en gravier. Bon, le chemin le plus court, c’est sympa, mais 250 km de piste avec un van de 4 tonnes en 2WD ? Merci, mais non merci. À la rigueur, 10 ou 20 km, ça passe encore, mais là, c’est un coup à finir en gros titre dans la DH: « 4 touristes belges disparus dans le bush, une amende de 10.000 dollars pour rapatrier leur van. »

Je m’arrête au hasard et fais signe à une Toyota Hilux conduite par une mineur qui s’arrête gentiment. Avec son accent australien bien rugueux, elle m’explique comment faire un détour. Verdict ? Deux heures de route en plus. Super. Je m’en veux un peu : après avoir parcouru plus de 20 000 km en Australie au fil des ans, je tombe dans ce genre de piège de débutant. Mais bon, c’est comme ça ! Et puis c’est aussi le retour de l’école aujourd’hui, ça laissera le temps de bien travailler. 

Le paysage ? Toujours aussi sec, plat, et désespérément monotone. Pas une goutte d’eau sous les ponts. Quelques collines cassent la ligne d’horizon de temps en temps, mais ça reste du désert.

Ah, et une petite perle au passage : on tombe sur une boîte aux lettres plantée au bord de la route. Je regarde autour… aucune maison à l’horizon. Google m’indique que le propriétaire habite à 88 km de là. J’imagine qu’ils ne vont pas chercher leur courrier tous les jours.

Finalement, après ce qui ressemble à une éternité (et quelques arrêts pour que tout le monde puisse se dégourdir les jambes), nous voilà enfin à Exmouth. 13 jours, 4500 km parcourus, et près de 60 heures à rouler.

Ce soir, c’est pause totale. On a bien mérité quelques jours ici pour recharger nos batteries… et celles du van, évidemment.

Et vous avez également bien mérité une pause ! Le prochain post arrive très bientôt si mon pc ne me lâche plus comme il vient de le faire les 10 derniers jours  !

On vous embrasse !

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