Aujourd’hui débute notre quatriptyque de pays où, soyons honnêtes, personne ne va jamais en vacances : l’Uruguay, le Paraguay, la Guyane française (oui, c’est la France, mais on ne va pas chipoter), et le Suriname.
L’Uruguay
Ici, pas de Lonely Planet, pas de Routard, pas de Petit Futé et même pas un petit Rough Guides à se mettre sous la dent. Quand le seul guide dispo est un Bradt, c’est qu’on a quitté l’autoroute du tourisme et que ça sent bon le dépaysement. Le Bradt, c’est un peu le punk des guides de voyage : il ne traite que des destinations où personne ne va. Niveau business model, on a vu plus rentable, mais pour les voyageurs en mal d’inédit, c’est une pépite.
Il faut dire que l’Uruguay est surtout connu pour… pas grand-chose. Bon, il y a le foot. La mythique Celeste, double championne du monde, en 1930 et 1950. Oui, ça commence à dater, mais malgré tout, l’équipe est encore souvent considérée comme la troisième meilleure d’Amérique du Sud.

Pas mal pour un pays grand comme une virgule comparé à l’Argentine et au Brésil, et peuplé d’à peine 3,5 millions d’âmes. Après tout est relatif avec 176 000 km². Mais coincé entre deux monstres géographiques comme le Brésil et l’Argentine, on a tout de suite l’air d’un nain.
C’est un peu le syndrome Belgique-France, Canada-USA ou Irlande-UK: vivre dans l’ombre d’un voisin bruyant, tout en étant fermement convaincu d’être beaucoup plus subtil et malin que lui.
Autre similitude avec le plat pays qui est le mien : ancienne colonie espagnole, l’Uruguay obtient son indépendance en 1830 après une série de conflits avec ses chers voisins (Argentine et Brésil). Presque la même année que la Belgique (1831). Et comme elle, le pays a été conçu comme un État tampon entre deux géants.
Je sens qu’on va bien s’entendre avec nos frères d’Amérique latine !
Montevideo, tranquille capitale
20h, on sort de l’aéroport, on récupère une voiture de location et là… la claque.
On s’est trompé de continent.
C’est pas l’Amérique latine, ça. C’est une ville espagnole un peu huppée où je n’ai jamais mis les pieds. Tout est propre, les routes sont lisses, les immeubles de standing bordent la mer, et l’herbe de long de la route vient d’être tondue. Ca sent bon le niveau de vie élevé. Mais… où sommes-nous ?
Et oui, on surnomme l’Uruguay la Suisse de l’Amérique latine.
Pas pour ses montagnes, hein — ici c’est encore plus plat que la Belgique. Mais pour sa richesse et son rôle modèle au sein de l’Amérique Latin. L’Uruguay coche à peu près toutes les cases du bon élève :
✔️ Seul pays d’Amérique latine classé “pleine démocratie” par The Economist
✔️ École gratuite, système de santé universel
✔️ Lois avant-gardistes en matière de mariage homosexuel, de légalisation de la marijuana et de droits des femmes
✔️ Taux d’inégalités parmi les plus faibles du continent
✔️ Numéro un pour la liberté de la presse
✔️ Et cerise sur la parilla, 95 % de l’électricité provient du soleil, du vent ou de l’eau
Bref, un rêve écolo… jusqu’à ce qu’on parle des vaches.
Beaucoup de vaches.
Pour chaque Uruguayen, 3,5 bovins paissent paisiblement. Problème : ces charmantes bêtes rejettent des quantités hallucinantes de méthane, un gaz à effet de serre 25 fois plus puissant que le CO₂. Résultat : l’agriculture représente à elle seule plus de la moitié des émissions nationales. Et côté forêts ? Il n’en reste presque plus depuis l’époque coloniale.
Mais bon, avec seulement 2 tonnes d’émissions par habitant et par an, c’est encore 4 fois moins que la moyenne européenne. On relativise.
Montevideo concentre la moitié des 3,5 millions d’Uruguayens. C’est une ville calme, bordée d’immeubles modernes et de parcs qui s’étirent le long de la mer. Pas vraiment une capitale de carte postale, mais elle a son charme tranquille. À part un ou deux monuments qui valent le détour, on flâne surtout le long de la Rambla, la plus longue promenade côtière d’Amérique du Sud avec ses 22 kilomètres.





Pas de folie architecturale à chaque coin de rue, mais une douceur de vivre qui fait du bien.

Et puis, soyons honnêtes, ça a permis à Suzanne d’aller chez le coiffeur et de manger dans un resto spécialisé en fromage et en vin.
Le paradis, non ?
Après avoir exploré la seule vraie grande ville du pays, il est temps de sortir des sentiers battus et de découvrir trois autres régions — moins des “must-see” que des expériences à vivre.
- Vignobles
Bon, j’avoue, c’est devenu un petit jeu à nous : caser au moins un vignoble (allez, souvent deux, soyons honnêtes) dans chaque pays qu’on visite – du moins ceux qui produisent du vin. Mais là, on ne s’attendait pas à ça : les vins uruguayens nous ont très agréablement surpris.
Le cépage roi ici, c’est le Tannat – un cépage rustique originaire du Sud-Ouest de la France, mais qui a trouvé en Uruguay une terre d’adoption idéale. Il donne des rouges puissants, bien structurés, mais souvent plus ronds qu’en France, grâce au climat local. Cela dit, le pays ne s’arrête pas là : on trouve aussi du Merlot, du Cabernet Franc, du Viognier ou encore de l’Albariño. Bref, ce n’est pas juste une curiosité locale : c’est un vrai pays de vin.



On a visité deux bodegas très classes, qui n’avaient rien à envier à certaines maisons européennes. Et on a même goûté un vin issu d’un vignoble atlantique, où les bouteilles ne vieillissent pas dans une cave, mais… à 15 mètres de profondeur, dans l’océan ! Elles y restent environ quatre mois, bercées en douceur par les courants, à température constante, à l’abri de la lumière. Résultat: un vieillissement unique, censé adoucir les tanins et développer des arômes particuliers. Bluffant ? Franchement, si on ne me l’avait pas dit, je ne l’aurais pas deviné. Mais j’apprécie toujours un bon storytelling. Et surtout, on s’est régalés.

Alors pourquoi croise-t-on si rarement ces bouteilles dans nos contrées ? C’est assez simple… L’Uruguay produit environ 80 à 90 millions de litres de vin par an, soit 20 fois moins que sa voisine argentine et ils consomment plus de 80 % de leur production nationale. Résultat : il ne reste pas grand-chose à exporter. Dommage pour nos papilles, mais tant mieux pour eux.
2. Côte Est, 320km de long
On quitte Montevideo, direction l’est. Après une heure, 1h30 sur des routes désertes où l’on croise plus de vaches que de voitures, on débarque à Punta del Este, la station balnéaire la plus bling-bling du pays. C’est ici que toute la jet set sud-américaine vient se faire voir entre mi-décembre et mi-janvier… Un petit air de Saint-Tropez version latine.
Tout ce qui a de l’argent semble s’être donné rendez-vous ici, et pendant une demi-heure, on roule en se demandant si on n’a pas atterri à Knokke un jour de beau temps. Villas design, pelouses millimétrées, … Du bon goût cher et discret.
Notre petite cabañita, elle, 30 minutes plus tard est un peu (beaucoup) moins chic. Mais on est seuls au monde, à 50 mètres d’une plage immense. Et ça, franchement, ça vaut tout l’or du bling.
Nos 3 jours sur place se déroulent sous un ciel parfois capricieux. Entre deux balades sur le sable, on visite quelques musées, on s’offre des déjeuners à rallonge, et le soir, on se réchauffe autour du feu en regardant la voie lactée (et oui, ce n’est pas la 1ere fois pendant ce voyage). Hormis les centaines de kilomètres de plages désertes, l’ambiance rappelle un peu la mer du Nord… un mois d’avril, version Uruguay.










Sauf que…

Sauf que la nature ici joue à cache-cache entre les hémisphères. Des chênes et des pins côtoient des palmiers nonchalants, comme si l’Uruguay hésitait encore entre forêt tempérée et plage tropicale.
Mais avant de quitter la côte pour les vastes zones désertes du centre du pays, je dois absolument vous parler de leur obsession nationale : une calebasse, une paille en métal, un thermos sous le bras… et c’est parti pour le maté. Une infusion amère de feuilles de yerba, servie bien chaude. Oui, on en boit aussi en Argentine, mais ici, on en consomme dix kilos par personne et par an. À la plage, dans le bus, en réunion, chez le coiffeur : le maté est partout. Ce n’est pas juste une boisson. C’est un rite. Un doudou social. Une identité.



Même la loi s’est adaptée : on peut boire du maté au volant, mais interdiction de verser l’eau chaude en conduisant. Faut bien poser des limites à la folie douce uruguayenne.
Et eux, vraiment, ils ne comprennent pas pourquoi le reste du monde n’en boit pas.
Moi, je ne comprends toujours pas comment eux peuvent avaler ce truc.
Mais ça, c’est une autre histoire.
3. Ranch & grands espaces
En dehors des villes côtières, l’Uruguay déploie des paysages paisibles, tout en courbes douces et en horizons infinis. Des collines légèrement ondulées, des champs à perte de vue, des chevaux en liberté, des vaches ruminant tranquillement sous un arbre. Et surtout : des gauchos – ces cow-boys d’Amérique du Sud, fiers, bottés, foulard au cou, une cigarette au bec, toujours prêts à faire galoper leur monture comme dans un vieux western.
L’élevage n’est pas seulement une tradition : c’est une part essentielle de l’identité nationale. Aujourd’hui encore, l’exportation de viande figure parmi les piliers de l’économie, aux côtés de secteurs inattendus comme la tech et la finance – deux domaines qui profitent d’un cadre fiscal étonnamment souple : secret bancaire préservé, et pas d’impôts sur les revenus étrangers pendant dix ans. L’Uruguay cultive une forme de discrétion… et semble apprécier ceux qui savent en faire autant.
On passe deux jours dans une estancia perdue au milieu de nulle part, et c’est probablement l’un des moments les plus authentiques de notre séjour. Ici, le temps semble suspendu. Le calme règne, seulement troublé par le chant des nombreux oiseaux. On monte à cheval deux fois par jour, on traverse les pâturages, les animaux paissent autour de nous, les chiens de berger nous suivent à la trace. Les enfants jouent avec les animaux domestiques. Le soir, une fois qu’ils sont endormis, on s’installe dans le seul luxe de l’estancia : un bain chaud en plein air. Un verre de vin à la main, on regarde les étoiles.
À cet instant, on se dit qu’on aurait difficilement pu rêver mieux.










Et puis, il y a la cuisine…

simple et généreuse : viandes grillées au feu de bois, légumes du potager et beaucoup trop de douceurs maison… Tout est préparé avec amour par la cuisinière de l’estancia.
Et alors, l’Uruguay ?
On a adoré. Pas de grands monuments, pas de merveilles classées à l’Unesco (à part la ville de Colonia, où l’on était déjà passés il y a dix ans), pas de paysages spectaculaires qui vous mettent une claque visuelle. Mais des expériences, du calme, une douceur de vivre.
Et pourtant, quand je pose ma question fétiche aux Uruguayens – « Est-ce que les gens sont heureux ici ? » – la réponse nous surprend : bof. On dit parfois que les Uruguayens sont des Argentins tristes, et que ce sont les Brésiliens, juste de l’autre côté de la frontière, qui ont le monopole du bonheur.
Franchement ? Ça nous laisse perplexes. Quand on compare la stabilité, la sécurité, la qualité de vie ici avec les montagnes russes économiques de l’Argentine ou le chaos institutionnel du Brésil, on se demande ce qu’il faut vraiment pour être heureux.
Peut-être est-ce une sobriété culturelle qui donne cette impression de mélancolie. Mais ce calme n’a rien à voir avec une quelconque insatisfaction. D’ailleurs, l’Uruguay figure régulièrement en tête des classements de bonheur en Amérique latine (en 2023, 1er de la région et environ 30e au niveau mondial).
L’Uruguay n’est peut-être pas le pays le plus instagrammable d’Amérique du Sud — et d’ailleurs, on n’a pas tout vu. Mais on y a trouvé ce qu’on cherche souvent sans trop le savoir : du temps, de l’espace, une beauté sauvage, des gens gentils et une tranquillité rare.
Ce voyage a changé notre regard sur ce petit pays discret, coincé entre deux géants.
Et c’est bien pour ça qu’on voyage, non ? Pour revoir nos cartes mentales… et y ajouter de nouveaux contours.
On vous embrasse !



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