Immersion en pays inconnu: bienvenue au Paraguay

Notre odyssée latino-américaine se poursuit… toujours hors des sentiers battus. Après dix jours à déambuler en Uruguay — ce pays discret et égalitaire, un peu comme une Europe en exil —, nous déposons nos sacs au Paraguay, l’autre « guay » du continent. Moins connu. Moins visité. Moins tout, en fait.

Et pourtant, les deux pays partagent quelques similitudes : une langue officielle en espagnol, une taille modeste à l’échelle de l’Amérique latine et une démographie tranquille qui ferait presque sourire leurs géants de voisins. Ah, et bien sûr, ce fameux « guay » final qui les relie.

Mais la comparaison s’arrête là. Si l’Uruguay évoque une démocratie apaisée, des retraités savourant leur maté face à l’Atlantique et des gauchos socialistes, le Paraguay, lui, c’est une autre histoire. Une histoire plus rude, plus silencieuse. Un passé glorieux et tragique à la fois, une richesse moindre et inégalement partagée, et des clichés touristiques… brillants par leur absence.

Le décor est planté. Bienvenue dans un pays dont vous ne connaissez probablement rien — rassurez-vous, nous non plus, avant d’y poser les pieds !

Le Paraguay, deux mondes, un seul pays

Commençons par le début. C’est où, et c’est comment, ce pays ?

Le Paraguay, c’est un peu plus de 400 000 km², l’équivalent de l’Allemagne, mais avec la population de la Bulgarie : moins de 6,5 millions d’habitants. Sur le plan géographique, c’est simple, le pays est coupé en deux par le fleuve Paraguay (oui, la session de brainstorming pour trouver un nom a dû être intense).

  • À l’ouest, un territoire presque vide : le Chaco, qui occupe 60 % de la surface. La moitié de la France en désert vert. Une étendue plate, chaude, sèche, étouffante, où la terre est pauvre, les routes rares, et les moustiques, eux, omniprésents.
  • À l’est, un paysage plus peuplé : collines douces, forêts secondaires, champs agricoles, villes moyennement animées. C’est là que se concentrent l’essentiel de la vie économique, les infrastructures et… le bitume.

Et au milieu de tout ça, la capitale : Asunción. C’est ici que commence notre trip!

Une ville tropicale où les arbres semblent aussi nombreux que les habitations.

Et quand je dis tropicale, les températures avoisinent les 24 degré … en plein hiver!

Asunción donne l’impression d’une ville coincée entre une époque coloniale qui s’efface et un avenir qui tarde à se dessiner. Pas de chaos urbain façon São Paulo ou Buenos Aires. Non, ici, c’est plus… tranquille.

Le centre-ville, avec ses maisons basses et défraîchies, a des airs de Cuba fatiguée. Des palmiers jaillissent entre deux ministères bâtis en béton brut, comme pour rappeler qu’on est bien sous les tropiques. L’ensemble respire un léger abandon : le cœur historique semble délaissé, tandis que les quartiers chics de l’est se parent de tours vitrées flambant neuves.

Les inégalités ici ne se cachent pas. D’un côté, un centre-ville oublié où l’on se sent moyennement en sécurité. De l’autre, notre building moderne avec petit appart chic et parking souterrain garni de Porsche, Maserati, Lexus et SUV rutilants. Notre voiture de location fait un peu tache.

Est-ce une ville « belle » ? Pas vraiment. Mais c’est un passage obligé pour comprendre le pays. Car 50 % des quelque 6,5 millions de Paraguayens vivent entassés dans ce qu’on appelle le Gran Asunción. Un concentré humain sur à peine 0,6 % du territoire. Pratique pour faire ses courses, moins pour planifier un urbanisme cohérent.

Cela dit, on est loin de l’ambiance ultra-sécurisée de certaines métropoles brésiliennes avec barrières et barbelés. Asunción est plus douce, plus posée. Et puis, il y a les gens. Discrets, chaleureux, curieux, souvent un peu surpris de nous voir là — touristes dans un pays qui n’en voit presque pas. Un sourire en coin, une question timide, une discussion plus franche.

Vous l’aurez compris, ce n’est pas un passage obligé, mais nous y avons passé deux jours et demi tranquilles. Des visites, de bons restos, un peu de shopping, et une pause coiffeur pour tout le monde.

Encarnation, les missions jésuites & la culture Guarani

Nous quittons le centre du pays pour filer à l’est, direction Encarnación. Six heures de route. On commence par traverser le Grand Asunción, suivant une boucle au nom prometteur : le “Circuito de Oro” ou circuit de l’or. Un nom qui évoque des villages figés dans le temps, comme au Pérou ou au Mexique. Mais ici, la réalité est tout autre : un Paraguay urbanisé, brut, contrasté, parfois… décourageant.

Une fois cet ensemble urbain traversé, c’est le grand vide… ou plutôt un patchwork de routes impeccable, de forêts, d’interminables champs de soja et de prairies où paissent tranquillement des vaches au regard un peu vide.

Le paysage ondule doucement, parfois plat comme une crêpe. On pourrait se croire en Flandre ou en Hollande, il y a un ou deux siècles.
Mais ce décor bucolique, c’est aussi le cœur battant de l’économie paraguayenne : le pays est l’un des plus grands producteurs mondiaux de soja (4ᵉ exportateur Mondial) et figure dans le top 10 pour les exportations de viande bovine. Ajoutez à cela du maïs, du blé, et vous obtenez une économie résolument tournée vers l’agriculture intensive.

6h de route plus tard, nous arrivons enfin à Encarnación, une ville posée sur les rives du fleuve, juste en face de l’Argentine. Sympathique. Mais ce n’est pas vraiment pour elle que nous sommes là. Non, ce sont les missions jésuites qui nous ont attirés.  

Les missions jésuites : une utopie au cœur de la forêt

Avant de parler des missions jésuites, laissez-moi vous présenter les Guaranis. Parce que sinon, je vais vous perdre. Les Guaranis, c’est un peu le peuple emblématique de l’Amérique du Sud. Avant que les Européens ne débarquent avec leur cortège de bonnes intentions (d’armes & de maladies), ils occupaient une vaste région couvrant le Paraguay, le Brésil et l’Argentine. Semi-nomades, ils vivaient de la chasse, de la pêche et de l’agriculture. Une vie simple, mais pas simpliste.

Mais c’est au Paraguay que leur empreinte est la plus marquante. Leur précédent président, Mario Abdo Benítez est d’origine guarani. Leur langue, le guarani, est toujours co-officielle avec l’espagnol. Et ce n’est pas juste pour faire joli. Environ 90 % des Paraguéens la parlent chez eux. On a passé du temps avec des locaux, et franchement, cette langue est absolument incompréhensible.

Mais les Guaranis, ce n’est pas juste une langue. C’est aussi une culture vibrante, portée par la musique, notamment la harpe paraguayenne. Mais leur histoire, elle, est tout sauf joyeuse. Entre invasions, exploitations et génocides, leur survie relève presque du miracle.

Et c’est là que débarquent nos amis les jésuites. Oui, les mêmes barbus en soutane qu’on connaît!

Sauf qu’ici, ils ont monté une utopie en pleine jungle, mélangeant spiritualité chrétienne et traditions guaranies. Entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, ils créent une trentaine de « réductions » dans un territoire immense s’étendant sur trois pays actuels : le Paraguay, l’Argentine et le Brésil.

Ne vous fiez pas au terme un peu sinistre de réductions : ce sont des villages organisés. Leur idée ? Protéger les Guaranis de l’esclavage et des razzias portugaises. Et puis tant qu’on y est, on les convertissait, bien sûr. Ou alors c’était dans l’autre sens ?

Les messes ? En latin et en guarani, évidemment. Rien de tel qu’un petit mélange des genres pour pimenter une messe dominicale.

Ce modèle est révolutionnaire pour l’époque : une société presque égalitaire (pour l’époque, on se calme), une éducation accessible aux enfants des chefs guarani, un artisanat d’élite, et même une certaine autonomie politique. Une sorte de République chrétienne semi-autonome au cœur de la forêt. Un OVNI dans l’Amérique coloniale.

J’ai pas mal lu sur le sujet, et franchement, je ne sais toujours pas si l’action des jésuites était positive ou non. D’un côté, ils faisaient clairement partie du grand projet colonial : évangéliser, « civiliser », transformer des Guaranis semi-nomades en bons petits chrétiens sédentaires. Pas très libre, tout ça.
Mais de l’autre… ils les ont réellement protégés, ont appris leur langue, accepté leur culture, et leur ont même permis de la faire rayonner. Ce n’était pas de l’assimilation pure et dure façon rouleau compresseur.

Et puis on parle de deux jésuites par mission, pour parfois 3000 à 7000 Guaranis. Difficile d’imaginer un régime de terreur ou une prison déguisée. Ce n’était pas une dictature théocratique : c’était un mélange étrange, imparfait, mais sincère.

Comme souvent avec l’Histoire, il faut accepter de ne pas trancher trop vite. Un indice peut-être ?

Trop efficace, trop influent, le modèle finit par déranger : les Espagnols s’en méfient, les Portugais grincent des dents, et même le pape commence à trouver qu’il y a un peu trop de zèle missionnaire dans l’air. En 1767, le roi d’Espagne tranche : les jésuites sont expulsés. Clap de fin sur plus de 150 ans.

Les missions tombent alors lentement en ruines. Les 140 000 Guaranis qui y vivaient sont livrés à eux-mêmes. Et le rêve d’une société juste au cœur de la jungle se fige en vestiges.

Enfin… pas tout à fait. Parce qu’aujourd’hui, il reste des vestiges. Nous en avons visité cinq au Paraguay et en Argentine, répartis sur deux jours. Tous classés au patrimoine mondial de l’UNESCO mais aussi déserts qu’une salle de cinéma projetant un film muet. En deux jours, on a croisé un couple perdu au loin. Pas un touriste de plus.

Chaque site raconte une histoire différente. Certains ne sont plus que des ruines mélancoliques. D’autres conservent encore cette aura de puissance. On peut encore imaginer les 6 000 à 7 000 Guaranis vivant dans des maisons en dur, entourant d’immenses églises et cathédrales qu’ils ont eux-mêmes construites.

Alors, est-ce le plus beau site qu’on ait vu durant ces 365 Days of Summer ? Non, je dois être honnête. Mais l’ambiance… ce silence chargé de mémoire, cette impression d’être seul face aux fantômes de l’histoire… ça, c’est inoubliable.

Dernier arrêt Ciudad del Este

Après trois jours dans la région, on met le cap vers le nord, direction Ciudad del Este. Cette ville à la frontière du Brésil, à deux pas de l’Argentine, est un joyeux chaos tropical. Un bordel ambulant, oui, mais aussi le cœur battant de ce qu’on appelle ici le secteur informel. Un joli mot pour désigner tout ce qui échappe à l’impôt, à la facture et à la comptabilité. Et au Paraguay, ce n’est pas une exception : près de 69 % des emplois se situent dans ce secteur invisible mais bien vivant.

Ciudad del Este, c’est la troisième ville du pays, et une sorte de Las Vegas du commerce parallèle. Des stands à perte de vue, des montagnes de smartphones, des piles de maillots de foot, des parfums de contrefaçon et tout un tas de gadgets improbables.

Le tout, évidemment, sans TVA ni ticket de caisse. Bienvenue dans le royaume du commerce transfrontalier, où l’économie a décidé de vivre sa propre vie, loin des radars de l’État. C’est efficace, créatif… mais aussi un vrai frein à long terme pour la croissance, la redistribution et les services publics.

Mais Ciudad del Este, ce n’est pas que du business borderline. C’est aussi la porte d’entrée du barrage d’Itaipu, co-géré avec le Brésil, à l’est de la ville. Ce monstre de béton aligne le plus grand débit d’eau au monde. Il alimente le pays en électricité 100 % verte, et ce n’est pas tout, il permet aussi au Paraguay d’être le premier exportateur net d’électricité de la planète. Pas mal pour un pays que peu de gens situent sur une carte.

On ne reste pas longtemps ici; on traverse le pont de l’amitié qui relie les 2 pays et nous voilà de retour au Brésil.

Alors, le Paraguay ?
Le pays a été élu en 2025 comme l’un des 10 pays à visiter absolument par le Lonely Planet. Franchement, quand j’ai lu ça, je me suis dit que le plus gros problème du Lonely planet, c’est qu’il n’y a que 195 pays dans le monde… et qu’il faut bien faire tourner la roue chaque année.

Soyons honnêtes : c’est sans doute un des pays où il y a le moins de “choses à voir” parmi tous ceux qu’on a visités. Attention, hein, on n’a évidemment pas tout exploré. Je suis persuadé que se perdre quelques jours dans le Chaco, au cœur de la nature ou des zones semi-désertiques, doit être une expérience magnifique. Et il y a aussi une région de marais splendide… mais quasiment sans infrastructures touristiques.

Alors, est-on déçus ? Pas du tout.
Parce que le vrai trésor ici, ce sont les Paraguayens : gentils, tranquilles, accueillants. Ça fait un bien fou d’être dans un pays où tout va un peu moins vite, où personne ne klaxonne, où l’on peut discuter avec un inconnu pendant vingt minutes dans un supermarché.
Mais surtout, quel enrichissement personnel que de mieux comprendre ce morceau de monde dont on ne parle jamais. Sa culture, son histoire, ses paradoxes. Casser quelques idées reçues, prendre le temps de réfléchir… Ce n’est peut-être pas très Instagrammable, mais c’est profondément humain.

On vous embrasse.

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