11 février 2025, traversée de l’océan Pacifique en direction du Chili, 13h de vol
Notre avion fend le ciel, perdu au-dessus de l’immensité du Pacifique. Je ne sais pas si vous avez déjà réalisé à quel point cet océan est gigantesque : presque 20 000 km de long, soit trois fois la longueur de l’Atlantique. 12 heures à survoler une mer sans fin, pas la moindre île. C’est la 2ème fois qu’on le traverse, et cette sensation d’être au-dessus de nulle part persiste.
Je me dis aussi que les prochains jours vont être un peu compliqués et douloureux : fichu décalage horaire. Dix heures, ce n’est pas rien. Mais je me console en me disant que ceux qui s’en remettront le plus vite seront, sans surprise, Nola et Matteo.
Nos sentiments sont un peu contradictoires, un mélange d’excitation, d’appréhension et d’impatience. Parce que ce vol marque un tournant dans notre voyage. Notre périple est un roman en deux tomes. Nous avons tourné la page de l’Asie et de l’Océanie, et nous entamons maintenant le tome 2 : le continent américain. Et quel tome ! Cinq mois et demi d’aventures à travers le Chili, le Brésil, le Paraguay, la Guyane française, le Suriname et le Canada. Un cocktail explosif de cultures, de paysages, de climats et de langues : espagnol, portugais, français, anglais, néerlandais.
L’avion amorce sa descente. La terre réapparaît, accidentée, brute. Le Chili nous attend, un pays étiré comme un fil tendu entre le Pacifique et la cordillère des Andes.
Bienvenue dans la suite du voyage!
12 février, arrivée sur l’île de Pâques
Une seule nuit à Santiago, juste à côté de l’aéroport, et nous voilà déjà repartis. Pas d’autre alternative : pour rejoindre l’île de Pâques, il n’y a qu’un seul moyen – le vol quotidien depuis Santiago.
Dès qu’on met le pied hors de l’avion, la première impression confirme ce qu’on a vu d’en haut : l’île de Pâques, c’est un caillou perdu au milieu de nulle part. Littéralement.
À 3 500 km du Chili, à plus de 2 000 km de toute autre île habitée (Pitcairn, 50 habitants, il y a plus festif comme voisin), il faut une semaine de bateau pour arriver ici ! Pas étonnant que l’île soit considérée comme une des plus isolées au monde. Elle se résume à un seul village, 8 000 habitants, 168 km²… un confetti posé sur l’océan.

Son aéroport est à l’image de l’île : minuscule. Enfin, sauf la piste d’atterrissage. Celle-là, elle, a été financée par la NASA dans les années 70, au cas où une navette spatiale aurait besoin d’un plan B.L’avion se gare littéralement devant l’aérogare – de toute façon, il est le seul de la journée.
À la sortie, notre logeuse nous attend, un peu débordée : elle gère trois locations en même temps. Elle avait prévu deux voitures pour assurer la navette jusqu’à notre appartement, situé à 5 minutes… sauf qu’une des deux voitures a mystérieusement disparu.
Je me demande toujours comment c’est possible ? Il y a un avion par jour, aucun trafic et un trajet de cinq minutes. C’est la troisième navette qu’on prend en 24 heures depuis notre arrivée au Chili, et pas une n’a été à l’heure. Je commence à croire qu’ici, c’est une tradition locale. Peut-être même un rite d’initiation.
14 février, ile de Pâques, les Moai
Notre guide a 1h de retard. L’attente est longue, ponctuée de soupirs et de regards échangés. Lorsqu’elle arrive enfin, sans un mot d’excuse, on oublie vite l’agacement.
Parce que face à nous, il y a eux.

Les Moai. Ces silhouettes de pierre, figées dans le temps, nous fixent avec leur regard absent. Leur présence est écrasante, magnétique. On les a vus cent fois en photo, et pourtant, rien ne prépare au choc de les voir surgir du paysage, imposants et solennels. Nous sommes dans la carrière, l’endroit où ces géants étaient creusés. L’endroit est majestueux et dire qu’on ne voit qu’au mieux la moitié du corps de ces géants le reste étant enfui sous la terre.


L’autre site incontournable (et il y en a bien d’autres, mais à vous de les découvrir un jour) est l’Ahu Tongariki, le plus grand site cérémoniel de l’île de Pâques. Quinze Moai, parfaitement alignés, dominent l’horizon, vestiges imposants d’une époque où les 21 villages de l’île avaient chacun leur gardien de pierre et y organisaient leur cérémonie. Ces statues représentaient les ancêtres déifiés, veillant sur leur peuple en tournant le dos à l’océan, fixant les terres habitées.

Mais vers le XVIIIᵉ siècle, tout bascule. Les croyances évoluent, les guerres tribales éclatent, et les Moai sont progressivement renversés, certains disparaissant sous terre. La société Rapa Nui, autrefois prospère, sombre dans une période de conflits internes et de surexploitation des ressources.
L’arrivée des Européens en 1722 marque un tournant fatal. À cette époque, l’île ne compte déjà plus que 2 000 à 3 000 habitants, bien loin des 12 000 à 15 000 de son âge d’or. Mais les véritables ravages surviennent au XIXᵉ siècle, quand les maladies importées et les razzias esclavagistes des navires péruviens réduisent la population à quelques centaines de survivants.
Combien d’habitants comptait réellement l’île avant son déclin ? Les raisons exactes d’un tel déclin ? Comment ces statues, pesant plusieurs dizaines de tonnes, ont-elles été transportées sur des kilomètres ?
Autant de questions entourées de mystère, nourries par d’innombrables hypothèses, mais aucune certitude. Quelques écrits ont survécu, d’une écriture que personne ne sait déchiffrer. Mais le reste de l’histoire s’est perdu, Et c’est peut-être cette part d’inconnu qui rend l’île de Pâques si fascinante.
16 février, île de Pâques, 8h30 du matin
Je marche sur la route, à la recherche d’une boulangerie. Il est 8h30, et le soleil commence à peine à se lever. Un peu tard, certes, mais ici, il se couche aussi à 21h30. De quoi profiter de longues journées… et ne plus culpabiliser de traîner au lit le matin.
Le village est incroyablement calme. Je croise plus de chiens errants et de chevaux en liberté que d’êtres humains. Pour un endroit connu dans le monde entier, c’est assez surprenant. Et quel contraste avec l’Asie – surtout le Vietnam – où, dès 6h du matin, tout s’agite dans un chaos bien orchestré.
Je longe une route cabossée, criblée de nids-de-poule – et c’est pourtant l’une des principales artères de l’unique village de l’île. Et quand je dis village, je n’exagère pas : deux rues principales, quelques perpendiculaires, et en vingt minutes à pied, on en a fait le tour.
Tiens, vous savez pourquoi on l’appelle l’île de Pâques ? Non ?
Parce qu’en 1722, un navigateur hollandais a débarqué ici… un lundi de Pâques. Voilà. On ne se compliquait pas trop la vie à l’époque. Autant dire que les locaux préfèrent largement qu’on l’appelle par son vrai nom : Rapa Nui.
17 février- Festival annuel
En février, l’île de Pâques vibre au rythme du Tapati, un festival hors du temps qui célèbre l’héritage Rapa Nui. 2 semaines de compétitions, de chants, de danses et de défis spectaculaires.




Vu de nos yeux, une sorte de carnaval géant mêlé aux Jeux olympiques, version île de Pâques. Courses en pirogue, descente de montagne sur tronc de bananier, sculptures sur pierre, chars de carnaval…
Et nous, au bon endroit, au bon moment…coup de bol !
19 février – Île de Pâques, départ vers l’aéroport
Je discute avec notre chauffeur et lui pose ma question préférée de ce voyage :
« Es-tu heureux ? »
Un minuscule « oui » s’échappe de sa bouche. Il marque une pause, cherche ses mots. « La vie ici est chère, il faut gagner beaucoup pour vivre correctement. Et puis… » Il hésite, avant de lâcher dans un demi-sourire :
« Ici, c’est comme dans le film « Un jour sans fin ». On se réveille chaque matin, et c’est toujours la même journée. On croise les mêmes visages, on arpente les mêmes rues… Il faut vraiment faire l’effort de bousculer la routine, sinon on s’endort. »
Il regarde la route devant lui, puis ajoute, plus grave :
« Et puis, les Chiliens ne comprennent pas que nous ne nous sentons pas d’Amérique latine. Nous sommes des Polynésiens, nous avons une autre culture, une autre histoire, une autre manière de voir le monde. Ici, on parle espagnol, mais nos cœurs battent au rythme des tambours de Rapa Nui. On danse comme à Tahiti, on prie nos ancêtres, on vit au gré de l’océan. Le Chili ? C’est un pays lointain, une administration, un passeport… mais ce n’est pas notre âme.
Notre avion décolle vers le continent, et on quitte l’Île de Pâques après 1 semaine avec le sentiment d’avoir touché à quelque chose de rare, d’unique, une parenthèse hors du temps qui restera gravée en nous.








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