20-23 mars : Valparaíso, la bordélique
Notre retour sur le continent commence par Valparaíso, la troisième plus grande ville du Chili.

Elle n’est qu’à 1h30 de route de la capitale Santiago de Chile. Mais c’est surtout la plus bordélique – et c’est tout son charme.
Accrochée à 44 collines, elle semble défier l’ordre et la gravité. Ici, rien n’est droit, tout est en pente, et chaque ruelle oscille entre art et désordre.



Pourquoi autant de couleurs ? Parce qu’autrefois, les marins peignaient leurs maisons avec les restes de peinture de leurs bateaux. Aujourd’hui, l’histoire continue, sauf que ce sont les artistes de rue qui ont pris le relais. Résultat : une ville-musée, où chaque mur raconte une révolte, un rêve ou un simple délire psychédélique.

Les funiculaires bringuebalants, vestiges d’une époque où Valparaíso régnait encore en maître sur le commerce maritime du Pacifique, grimpent inlassablement vers les cerros, s’accrochant aux collines escarpées comme des reliques d’un autre temps.
Grandeur et déclin cohabitent à chaque coin de rue. Un vieux palais délabré jouxte un bar animé, une façade sublime masque une maison à l’abandon. En montant vers les hauteurs, on devine entre deux fresques géantes le passé glorieux de la ville, avant que l’ouverture du canal de Panama ne vienne briser son essor.










Trois jours agréables dans notre Airbnb, niché au cœur des quartiers touristiques. Valparaíso, c’est une carte postale vivante, idéale pour Instagram avec ses couleurs éclatantes et son ambiance bohème… même si, soyons honnêtes, une fois la nuit tombée, certaines rues donnent plus envie d’accélérer le pas que de sortir son appareil photo.
23 février, trajet de Valpariso à la Valle del Elqui
On avale les kilomètres sur la Panaméricaine, l’autoroute qui parcout tout le continent américain, en direction de la vallée de l’Elqui, 500 km au nord de Valparaíso. À l’échelle d’un pays qui s’étire sur plus de 4 000 km, notre trajet ressemble à un simple saut de puce… enfin, un saut de puce de six heures, coincés dans la voiture avec les enfants.
D’un côté, l’océan Pacifique en furie. De l’autre, des montagnes arides. Et au milieu, un air étonnamment frais.

Le coupable ? Le courant de Humboldt. Ce courant marin froid remonte depuis l’Antarctique, longe le Chili et le Pérou, et transforme complètement le climat. Résultat : des étés bien plus frais que la latitude ne le laisserait penser.
Prenons Valparaíso. À 33° Sud, on pourrait s’attendre à un climat proche de Sydney ou du Cap, avec une mer à 25°C. Sauf qu’ici, l’eau dépasse rarement les 15°C, et l’air peine à atteindre 23°C en plein été. La faute à ce courant froid de Humboldt, qui rafraîchit tout sur son passage.
Résultat ? Même avec le Pacifique en toile de fond, nos maillots de bain sont restés bien au fond des sacs. Après sept mois de voyage, on devient frileux…
Mais il ne fait pas que refroidir l’air : il assèche aussi les 4000KM de côte du Chili. Dans le nord, c’est lui qui maintient en vie le désert d’Atacama, le plus aride du monde, en empêchant la formation des nuages de pluie.
On sait que le Gulf Stream façonne notre climat en Europe, mais voir de ses propres yeux l’impact du Humboldt fait réfléchir à son impact sur l’Europe.
24 février : La Vallée de l’Elqui : l’art de faire pousser du rêve en plein désert
Si Valparaíso est une tempête de couleurs et de bruit, la Vallée de l’Elqui est son exact opposé. Ici, le silence domine. Les montagnes pelées encadrent un ruban vert improbable: des vignes, des fruits, une végétation qui semble défier toute logique.

Comment l’homme a-t-il réussi à faire pousser des vignes ici, en plein désert andin ? L’eau, voilà le secret. Une gestion millimétrée des rares rivières qui serpentent dans la vallée, combinée à un soleil omniprésent et à des nuits fraîches, permet de cultiver du raisin. Avec ce raisin, on produit du vin (pas inoubliable, il faut bien l’admettre) et du pisco.




Pour être honnête, j’ignorais que le pisco était issu des vignes. Après une première vinification, on obtient du vin, qui subit ensuite 2 distillations pour devenir du pisco. C’est la boisson nationale que l’on boit ici avec un respect presque sacré. On a appris à l’apprécier.
Mais la vallée de l’Elqui, ce n’est pas juste des vignes et du pisco. C’est un endroit où, instinctivement, la nuit venue on se met à lever la tête. Parce qu’ici, l’autre star est le ciel. Des observatoires parsèment la vallée, attirant astronomes et rêveurs du monde entier. L’air est si pur qu’à part en Australie nous n’avions jamais pu observer aussi bien la voie lactée.

Alors, on a fait comme tout le monde : on s’est plantés devant un télescope pour observer des milliers d’étoiles. Moment magique… enfin, en théorie. Parce que dans la vraie vie, les enfants étaient crevés, trouvaient ça trop long et rêvaient plus de leur lit que de galaxies lointaines.
Et nous ? Dans notre logement style station spatiale avec notre hot tub, on lève notre verre – pisco ou vin – en pensant à vous. La tête dans les étoiles, les pieds dans l’eau chaude, et l’impression, l’espace d’un instant, que l’infini est à portée de main.


25 février – Valle de l’Elqui
15h30 – On arrive devant une piscotería pour une visite, mais la réceptionniste nous arrête net : “C’est fermé, panne d’électricité. Ça devrait revenir d’ici une à deux heures.” On hausse les épaules. Rien d’inhabituel en pleine campagne.
16h30 – En route vers un village voisin, on s’arrête pour boire un jus frais. Mais là encore, plus d’électricité. Et plus de réseau GSM non plus. Bizarre… la panne semble s’étendre.
17h00 – On pousse jusqu’à un vignoble et on apprend que la panne s’étend à une bonne partie du pays.
Bon, comme vous le verrez sur la vidéo, notre niveau de stress restait encore raisonnable.
Sur le chemin du retour, toutes les stations-service sont fermées. Pas d’électricité, pas d’essence. Une équation simple, mais redoutablement efficace pour tout paralyser.
19h30 – De retour à la maison, toujours pas de lumière, pas de connexion. Juste à temps pour profiter des dernières lueurs du jour et préparer un repas sur notre cuisinière à gaz. Le propriétaire passe nous voir, les bras chargés de bois et de bougies. “Ça risque de durer”, nous dit-il avec un sourire fataliste.

21h00 – L’eau s’arrête. Les générateurs de secours sont à sec.
21h30 – En discutant avec nos voisins, la nouvelle tombe : le Chili tout entier est plongé dans le noir. Santiago, Valparaíso, Concepción… toutes les grandes villes sont paralysées. Le seul média encore fonctionnel ? La radio.
22h30 – Assis dans notre hot tub, on contemple le ciel, Des milliers de points lumineux percent l’obscurité, et la Voie lactée se dévoile dans toute sa splendeur. Un spectacle plus vu dans la région depuis des années …

Dans les villes, c’est une autre histoire, c’est le chaos A Santiago, le métro s’est figé en pleine voie, forçant des milliers de passagers à marcher dans des tunnels obscurs. Des gens sont restés bloqués dans les ascenseurs, livrés à eux-mêmes. Les feux de circulation sont hors service, plongeant les rues dans une anarchie totale. Des pillages éclatent, obligeant l’armée à investir Santiago. L’état d’urgence est déclaré et un couvre-feu instauré.
Vivre ce genre de situation nous fait réaliser à quel point on est complètement dépendants de l’électricité. Dès qu’elle disparaît, tout notre petit monde s’arrête net.
19 millions de personnes sans électricité, eau et réseau pendant 24h et pourtant, vous n’en avez pas entendu parler. Parce que les médias sont bien trop occupés à analyser la moindre phrase de Trump.
27 février – Trajet de retour de la Valle del Elqui à Santiago

6h de route me permette d’’écouter un excellent podcast réalisé par le journaliste belge Sandro Calderon (5 épisodes de 30 minutes sur Spotify), où il raconte l’histoire de sa famille, réfugiée du Chili dans les années 1970 suite à l’arrivée au pouvoirdu dictateur Pinochet. Ce podcast est à la fois poignant et captivant.
Il est poignant, car il nous rappelle combien il est douloureux de quitter un pays que l’on aime, mais aussi l’importance d’être accueilli dans le nouveau pays. .
Captivant, car il retrace l’histoire du Chili : en 1970, Salvador Allende, un président de gauche, est élu démocratiquement. Trois ans plus tard, il est renversé par un coup d’État militaire dirigé par Pinochet, qui restera au pouvoir pendant 17 ans. Très vite, tous ceux qui étaient associés au gouvernement ou à la gauche ont dû fuir le pays pour échapper à la prison, à la torture ou pire. C’est ce qui est arrivé aux parents de Sandro. Dix-sept ans de peur, de répression et de silence forcé pour le peuple chilien, marqué par la censure, les disparitions et une dictature qui allait remodeler profondément le pays.

Le Chili, aujourd’hui l’un des pays les plus riches d’Amérique latine (après l’Uruguay et le Panama), a pourtant connu une explosion sociale ces 5 dernières années.
Suite à d’importantes manifestations en 2019, un jeune leader de gauche, Gabriel Boric, porteur d’espoirs de changement, a été élu président en 2021.
Mais la désillusion qui a suivi n’en a été que plus forte. Changer un pays est bien plus complexe qu’on ne l’imagine. Il s’est retrouvé coincé entre un peuple de plus en plus impatient et un système profondément enraciné qui résiste au changement.
Aujourd’hui, l’extrême droite est plus forte que jamais (35% aux dernières élections de 2023), portée par la peur de l’immigration, le sentiment d’insécurité et les préoccupations liées au pouvoir d’achat. Comme quoi, certaines dynamiques politiques semblent universelles… même de l’autre côté de l’Atlantique.
Mais je m’emballe. Après tout, on n’a passé que 2 semaines ici… Trop peu pour prétendre saisir toute la complexité du Chili. On repart avec un goût de trop peu. Mais un chouette goût de trop peu. Celui qui donne envie de revenir. Comme on dit, jamais deux sans trois.


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