À mi-chemin : Le Cambodge entre amis, temples et confidences

Le Cambodge, on croit le connaître. Quatre fois qu’on y pose les pieds, et pourtant, à chaque visite, il nous attrape différemment. Cette fois, pas de course effrénée, pas de longs trajets, pas de programme chargé. Juste deux semaines à Siem Reap, chez nos amis Bruno et Astrid, avec leurs deux enfants, Elia et Victoria. Une maison qui frôle le paradis, une parenthèse luxueuse au milieu du voyage.

Un Cambodge savouré lentement. Entre amis.

Un Cambodge où l’on a pris le temps. Le temps de traîner des heures à la plaine de jeux avec les enfants. De prendre une babysitter – trois fois, avec des enfants ravis de nous voir partir.

Un Cambodge où l’on a observé la vie locale, visité des temples, montré aux enfants ces écoles surpeuplées, si loin de la Belgique.

Un Cambodge où l’on s’est fait plaisir. Des restos fabuleux à des prix défiant toute logique. Des balades en moto, des plongeons dans la piscine.

Mais plutôt que de tout vous raconter, parlons de trois choses qui, à chaque fois, nous marquent dans ce pays.

1. Les temples d’Angkor, merveille intemporelle

J’ai pour habitude de ne pratiquement jamais retourner au même endroit. Le monde est trop vaste, le temps trop court. Mais Angkor, c’est autre chose. Angkor, c’est une gifle d’histoire en pleine face, un lieu qui défie l’oubli et où l’on revient toujours avec la même fascination.

Dès notre arrivée devant Angkor Vat, la sensation est intacte. Cette allée immense qui s’étire devant nous, cette silhouette colossale qui se dresse à l’horizon, imposante, indifférente aux siècles… Tout ici semble conçu pour nous rappeler à quel point nous sommes éphémères.

L’Empire khmer, qui s’étendait sur un territoire 6 fois plus vaste que le Cambodge actuel à son apogée (XIIeme siècle), a laissé derrière lui un héritage monumental. Angkor Vat, majestueux malgré les pillages et l’usure du temps, en est le plus éclatant symbole. Et pourtant, ce n’est qu’un fragment de l’empire disparu: en réalité, Angkor, c’est une constellation de plus de 290 temples, répartis sur près de 400 km². Impossible de tous les nommer, encore moins de tous les visiter en une journée. Pour vraiment s’imprégner de la grandeur du site, 3 jours pleins ne sont pas de trop.

Et puis, il y a Siem Reap. Plus qu’un simple point de chute pour explorer Angkor, la ville a son propre charme. On y flâne sans but, on sirote un jus de mangue sur un marché nocturne, on se perd dans ses ruelles bordées de cafés.

Et si cela ne suffit pas encore, il y a le Tonlé Sap, ce lac géant — le plus grand d’Asie du Sud-Est — qui, tel un poumon écologique, respire au rythme des saisons, s’étendant et se rétractant au gré des pluies. Ou encore de magnifiques balades à moto dans les environs, à travers les rizières dorées et les villages traditionnels.

Mais derrière la beauté des paysages, le sol cambodgien cache aussi un passé plus sombre. Des décennies de guerre ont laissé derrière elles un héritage mortel : les mines antipersonnel, disséminées par millions à travers le pays. A la fin du XXeme siècle, le Cambodge détenait le triste record du pays le plus miné au monde.
Heureusement, des initiatives existent pour les neutraliser, et parmi les acteurs les plus surprenants de cette lutte, on trouve… des rats. Ces petits héros renifleurs d’explosifs, trop légers pour déclencher une mine, mais incroyablement efficaces, sont devenus des alliés précieux dans le déminage du Cambodge.

Aujourd’hui encore, on estime qu’entre 4 et 6 millions de mines restent enfouies dans le sol cambodgien, continuant de tuer ou de mutiler des Cambodgiens. Ces mines, souvent invisibles sous les rizières et les sentiers, sont un danger permanent pour les habitants des zones rurales.

C’est là qu’interviennent ces rongeurs au flair exceptionnel, trop légers pour déclencher une mine, mais dotés d’un flair exceptionnel. En 30 minutes, ils peuvent sécuriser une zone de la taille d’un terrain de football, un travail qui prendrait des jours avec les méthodes traditionnelles.

Ces petits héros sauvent des vies chaque jour. Qui aurait cru que les anges gardiens du Cambodge auraient des moustaches et une queue?

2. Le cauchemar khmer rouge et la dictature aujourd’hui

Comment raconter le Cambodge sans évoquer la folie des Khmers rouges ? Cette fois-ci, nous n’avons pas visité les lieux de mémoire : la prison S-21, les Killing Fields… Ces endroits où le silence pèse des tonnes, où l’histoire suinte des murs et du sol. Nous les avions déjà découverts lors de précédents voyages, et entre Nagasaki, les prisons vietnamiennes et d’autres témoignages de l’horreur, nous avons estimé que c’était suffisant pour les enfants.

Mais pour quiconque découvre le Cambodge, ces visites sont essentielles. Il faut comprendre que la folie collective existe et et que celle qui a ravagé ce pay en marque encore le présent.

Le régime de Pol Pot n’a pas été une simple parenthèse sombre dans l’histoire du pays. C’était un projet délirant, mené entre 1975 et 1979, qui a failli anéantir un peuple entier. L’idée ? Repartir de zéro. Effacer toute trace de modernité, éradiquer l’intelligentsia, ramener tout le monde au même niveau : paysan travaillant la terre, sans attaches, sans savoir, sans passé.

En pratique, cela signifiait le démantèlement total de la société cambodgienne. Dès la prise de pouvoir, les Khmers rouges ont vidé Phnom Penh et les autres villes en quelques jours, forçant des millions d’habitants à marcher sur des centaines de kilomètres vers des camps de travail forcé. Les écoles, les hôpitaux, les usines ont été fermés. Toute forme de propriété privée abolie. Porter des lunettes, parler français, avoir les mains trop douces – autant de signes suspects d’appartenance à l’intelligentsia. Et la sanction était immédiate : l’exécution.

En quatre ans, un quart de la population a disparu, décimé par la faim, les maladies, la torture et les purges. Ce génocide, parmi les trois plus meurtriers du XXe siècle, a laissé des cicatrices profondes. Encore aujourd’hui, le pays peine à se relever. Éducation, culture, recherche… tout a été anéanti.

Et la suite ? Quarante ans sous la coupe d’Hun Sen.
Le dictateur, Hun Sen, au pouvoir de 1985 à 2023, détient le record de longévité pour un chef d’État en Asie. En août 2023, il a officiellement cédé sa place à… roulement de tambour… son fils, Hun Manet. Changement ? Transition ? Rien du tout. Le Cambodge reste un État à parti unique où les élections sont verrouillées. Aux dernières élections législatives de juillet 2023, le Parti du Peuple Cambodgien (PPC) a raflé 120 des 125 sièges de l’Assemblée nationale. Il faut dire qu’il s’était facilité la tâche en éliminant en mai 2023 son principal adversaire politique. On n’est jamais trop prudent, hein!

Et pour quel résultat ? Pas grand-chose sur le plan économique. Officiellement, le Cambodge affiche une croissance annuelle de 5 à 6 %. Ça peut sembler correct mais 5 à 6 % de presque rien, ça reste pas beaucoup. En termes de PIB par habitant, le pays se classe 45e sur 50 en Asie, ne devançant que des pays en guerre comme la Syrie, l’Afghanistan et le Yémen. Après 40 ans de dictature, le Cambodge reste l’un des pays les plus pauvres du continent.

Et puis, il y a cette anecdote, racontée par un Français installé ici depuis des décennies, qui résume à elle seule la gestion du pays : le nouvel aéroport international de Siem Reap, flambant neuf… et désert. Avant, il fallait vingt minutes pour rejoindre la ville ; maintenant, c’est une heure. Un projet pharaonique financé par une entreprise gouvernementale chinoise, mais, comme souvent au Cambodge, l’intérêt général est passé après les affaires privées. Un proche du pouvoir a flairé le bon coup en vendant des terres lointaines, encaissant au passage un joli pactole.

Résultat ? Les frais aéroportuaires ont explosé, les compagnies aériennes ont réduit leurs vols, et les touristes ont déserté : 60 % de fréquentation en moins dans les temples d’Angkor, avec un détail savoureux — une chute vertigineuse de 98 % du trafic en provenance de Chine. Tant mieux pour nous, qui avons pu explorer les temples dans un calme presque irréel, mais une aberration économique, symptôme d’un système où l’enrichissement personnel l’emporte sur le bon sens.

3. La gentillesse des Cambodgiens

Et puis, il y a les gens. Ce pays a beau avoir traversé des décennies de souffrance, il dégage une douceur presque déroutante. Les Cambodgiens sont d’une gentillesse sincère, une bienveillance naturelle. Pourtant, quand je regarde autour de moi, je ressens une pointe de tristesse. L’économie semble figée, les conditions de vie n’ont pas vraiment changé depuis mes premiers voyages ici, il y a plus de 15 ans. Siem Reap s’est développée, certes, mais dès qu’on la quitte, on retrouve le même Cambodge rural, celui où le temps avance au ralenti, comme si rien n’avait vraiment changé depuis des décennies.

C’est peut-être ça, au fond, qui le distingue tant du Vietnam. Les deux pays faisaient partie de l’Indochine française, mais ils n’ont finalement que peu en commun : l’ethnie, le mode de vie, même l’attitude face au temps qui passe. Ici, tout est plus posé, plus détendu. Ce fameux dicton résume tout : « Les Vietnamiens font pousser du riz, les Cambodgiens les regardent, et les Laotiens les écoutent.». Et il faut bien l’admettre, en voyageant dans ces 3 pays, on comprend pourquoi!

Sur nos motos, on a sillonné la campagne, traversé des villages où la modernité semble s’être arrêtée à la porte. Partout, des sourires sincères, des enfants qui nous saluent en riant sur le bord des routes. On sent une chaleur humaine, une authenticité rare. Le Cambodge, malgré son passé et ses difficultés, continue d’irradier une lumière unique.

Avant de vous laisser, un extrait d’une discussion avec Suzanne, le jour où on a réalisé qu’on avait déjà six mois de voyage derrière nous. Bon, la conversation est peut-être légèrement romancée (merci la mémoire sélective), mais l’essentiel est là😉

Vincent : “Waw, déjà six mois sur la route. Le Japon me semble tellement loin. On a déjà vécu tellement d’aventures depuis, vu tellement de lieux incroyables et rencontré tellements de gens.”

Suzanne : “Ouais, et en même temps, il nous reste encore six mois. Parfois, je me dis que ça passe à une vitesse dingue, et d’autres fois, je me rends compte qu’on n’en est qu’à la moitié. Six mois, c’est énorme. Je ne ressens aucune impatience, juste le plaisir d’être là, maintenant.

Vincent:Et puis, quand je vois les enfants, c’est juste incroyable, ce voyage marquera sa vie. Matteo, lui, ne se rappelle presque plus de la Belgique. Pour lui, voyager, c’est juste sa vie, c’est normal. Chaque jour est une nouvelle aventure. Sa grande question reste toujours la même : ‘On dort combien de nuits ici ?‘”

Suzanne sourit : “Le lien qu’ils ont tissé est incroyable. Avec leur différence d’âge, je n’aurais jamais imaginé une telle complicité. Et puis, ces deux semaines avec Bru et Astrid, c’est un vrai bonheur. On les voit si peu à cause de la distance, alors là, on en profite à fond.

Je hoche la tête : “Ouais, et en même temps, dans quelques jours, on retrouvera notre petite bulle à quatre… et ça nous fera du bien aussi. Avant de partir, on se demandait si être ensemble H24 serait trop. Mais en fait, c’est tout l’inverse. On se découvre encore, on rigole, on s’engueule, on vit.”

Suzanne approuve d’un regard. “On ne sait pas encore tout ce que ce voyage va nous apporter, mais une chose est sûre : c’est fantastique“.

On vous embrasse!!!

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