Le souffle sauvage du Pantanal: chapitre IV de notre odyssée brésilienne 

6. Pantanal, 9 au 15 mai 2025

Le pantanal, bienvenue dans la plus grande plaine inondable de la planète. Un territoire démesuré, à cheval sur le Brésil, la Bolivie et le Paraguay.

Plus de 210 000 km² — c’est plus vaste que l’Angleterre. Et quand la saison des pluies s’en mêle, jusqu’à 80 % de cette surface se retrouve noyée sous les eaux. Six mois à pleuvoir, à déborder, à grouiller de vie. Puis six autres à sécher, à craqueler, à se transformer en une savane poussiéreuse.

Nous, on y est arrivés en mai. Juste à la fin des pluies. Une toute petite fenêtre d’opportunité, notre seule chance d’explorer cette région mythique avant de, presque, tirer notre révérence au Brésil.

Et qui dit eau, dit vie. Et quelle vie ! 3 500 espèces de plantes, 650 d’oiseaux, 325 de poissons, 159 mammifères, 100 reptiles… Une encyclopédie vivante sur pattes, plumes et écailles.

Mais bon si je suis honnête je dois avouer qu’on est venus pour les vedettes. Le jaguar, évidemment. Le capybara, mascotte stoïque et moustachue. La loutre géante, le tamanoir et l’ara hyacinthe, ce perroquet bleu roi, immense, majestueux, et hélas, en voie d’extinction.

C’est parti pour cinq jours sur les traces des stars du Pantanal. Objectif : remplir la carte mémoire d’images inoubliables — et, avec un peu de chance, cocher la case “jaguar” sur notre checklist de rêve.

Jour 1 : découverte de la transpantaneira

8h30. Yoann, notre guide français (de l’agence Jabiru), installé au Brésil depuis des années, vient nous chercher devant notre hébergement, à Cuiabá, la capitale régionale, à bord de son 4×4
Direction le sud, cap sur le Pantanal pour 5 jours d’immersion totale. Deux heures de route, quelques camions croisés, des villages qui défilent, et voilà qu’apparaît l’entrée de la mythique Transpantaneira.

Une route pas comme les autres

Au départ, la Transpantaneira devait relier le nord du Mato Grosso à la ville de Corumbá, à la frontière bolivienne. Un trait d’union de plus de 400 kilomètres à travers le Pantanal. Sur le papier : un chef-d’œuvre d’ingénierie. Dans la réalité : un projet abandonné. Trop de marécages, trop d’inondations, trop de complications.
Résultat : la route s’arrête net à Porto Jofre, après 147 kilomètres de piste surélevée, posée sur des pilotis de fortune. Il manque plus de 250 kilomètres pour que la Transpantaneira atteigne sa destination rêvée. Mais ici, le rêve s’est noyé dans la boue. Et c’est sans doute une bonne chose pour la nature : pas de camions, pas d’axe de transit, juste des ponts en bois grinçants et une faune qu’on laisse tranquille!

En roulant on comprend vite qu’ici, ce n’est pas la destination qui compte, c’est le voyage.
La Transpantaneira, c’est une route suspendue entre ciel, terre et surtout, beaucoup d’eau. À cette saison, les pluies viennent tout juste de se calmer — et cette année, elles ont été particulièrement généreuses. Tout est inondé. À gauche, à droite, à perte de vue, des plaines noyées sous l’eau.

Jour 2 – Réveil brutal, faune discrète

Lever à 5h30. Autant dire que ça pique un peu. On grimpe dans la jeep en espérant croiser un jaguar encore mal réveillé, un cerf distrait, ou même un tatou insomniaque.
Mais deux heures plus tard, c’est le retour au camp… bredouilles. Pour la deuxième fois — après une fin d’après-midi hier également peu fructueuse — on n’a vu que des oiseaux. Superbes, certes. Mais côté mammifères, nada. Silence radio. Jungle fantôme.

Et ça s’explique. Avec toute cette eau, les animaux n’ont plus besoin de se déplacer pour boire : il leur suffit de s’abaisser. Quant à nous, on doit rester sur les routes principales, l’hors-piste est littéralement impossible — sauf à embarquer dans un sous-marin.

L’après-midi, on change de tactique : sortie en bateau sur les canaux.
On aperçoit quelques singes, une buse qui attrape un poisson en plein vol (combo National Geographic validé), mais toujours pas la moindre trace d’une loutre géante. Et c’est bien dommage.
Car ces géantes moustachues ne vivent que là, dans ces eaux brésiliennes.
Près de deux mètres de long, un air de peluche surdimensionnée et un tempérament de prédatrice : ce sont les reines absolues des rivières.
Mais aujourd’hui, elles nous boudent.

Mais en cette saison, elles ont autre chose à faire : elles construisent leurs nids. Deux ou trois, histoire d’avoir de quoi choisir — chaque nid avec plusieurs entrées et sorties, une vraie stratégie d’architecte fluvial.
Résultat : elles sont discrètes, très discrètes. Trop discrètes.

Jour 3 : Capybaras en liberté, moustiques en embuscade

Réveil à 5h du matin, direction la rivière pour une balade sur l’eau. Côté animaux, ce n’est pas la folie, mais qu’importe : j’adore ces réveils au rythme de la nature. Et sur l’eau, c’est peut-être encore plus magique. Le soleil se lève tout doucement, les oiseaux quittent leur nid, les singes commencent à s’agiter dans les arbres… Au silence de la nuit succède ce bruissement doux et continu du jour qui démarre.

Après le petit déjeuner, on quitte notre fazenda (ferme) pour rejoindre notre troisième étape, où l’on passera deux nuits. L’endroit est fabuleux : une vue dégagée sur une immense plaine inondée, des centaines d’oiseaux, et des capybaras qui gambadent tranquillement, comme dans un documentaire animalier.

L’après-midi, on part pour une belle balade à pied. Il fait une chaleur écrasante, les moustiques sont bien présents, mais les enfants tiennent bon. En grimpant au sommet d’un mirador, on aperçoit enfin ce qu’on était venus chercher : des aras hyacinthes. Majestueux, d’un bleu éclatant, ces perroquets survolent la plaine comme des joyaux volants. Certains atteignent près d’un mètre de long — un spectacle inoubliable.

Et vous savez ce qui m’a le plus surpris ? Leur fidélité. L’ara hyacinthe est un romantique invétéré : il choisit un seul partenaire pour la vie. Yoann, notre guide, m’a raconté qu’un mâle, après avoir perdu sa compagne, s’est littéralement laissé dépérir. Il a arrêté de s’alimenter, est resté immobile pendant des jours… et au bout d’un mois, il est mort de chagrin.

Jour 4 : le jour du fourmilier géant

Nouveau départ à 5h. J’aimerais dire que je m’y fais… mais ce serait mentir. Je quitte la chambre en catimini, tentant de ne pas réveiller les enfants ni Suzanne, encore emmitouflés dans la chaleur de leurs draps.
Aujourd’hui, mission spéciale : trouver un tamanoir, ce fourmilier géant au look préhistorique.
Pendant 2 heures, on explore les sentiers à pied, longeant termitière après termitière avec l’espoir d’une apparition. Mais rien. Pas une silhouette, pas un mouvement. La chaleur commence à grimper, l’air devient plus lourd, et, on doit rentrer pour une balade à cheval. On fait donc demi-tour, un peu frustrés.

Il nous reste à peine cinq minutes avant d’arriver au lodge quand Yoann, notre guide, me dit :
— « Attends… regarde là-bas, au loin. »
On s’approche à pied, tout doucement. Et le voilà.

Majestueux. L’air un peu nonchalant mais pas du tout farouche. Mais bon il faut rester prudent : ses griffes sont celles d’un ours — pas l’idéal pour un câlin. On reste là, à l’observer plus de 30 minutes, le regard hypnotisé. Il farfouille calmement, cherche ses termites, fouille une termitière, puis une autre.

Il est tellement à l’aise qu’il passe à cinq mètres de nous, sans un regard, avant de s’enfoncer dans la forêt pour aller dormir. Cet animal est unique. Presque irréel. On dirait qu’il vient d’un autre monde. Je suis aux anges!

Le reste de la journée est magique, entre balade à cheval au pas tranquille et expédition en 4×4 et à pied à la recherche d’animaux. Un rythme parfait : suffisamment d’action pour éveiller la curiosité, suffisamment de contemplation pour savourer.

Mais c’est après le dîner que l’excitation monte d’un cran.

Yoann revient avec une lueur dans les yeux : “Un jaguar a été repéré pas loin.”

Plus personne ne traîne à table. On avale nos assiettes à toute vitesse et on saute dans le véhicule, comme des ados en chasse au trésor. Après une heure de recherche dans la nuit noire, la radio grésille — enfin une bonne nouvelle : l’autre voiture a repéré un jaguar, à 10 minutes de route d’ici.

Yoann appuie sur l’accélérateur. Sur ces chemins défoncés, on rebondit comme dans un manège sauvage. L’adrénaline monte, les yeux scrutent l’obscurité, les phares balaient les fourrés.

Une voiture est déjà sur place. Spot allumé. Le cœur s’emballe. Ça y est… on y est. On observe. On guette. On espère.

Mais…

Rien.

Le jaguar s’est éclipsé dans la forêt.

Et pour couronner le tout, des trombes d’eau s’abattent soudain sur la savane. Rideau. Fin de partie.

Pas de jaguar ce soir.

Jour 5 – Tiaraju, le jaguar venu clore notre odyssée

Dernière chance. Dernière aube. On quitte le Pantanal à midi, mais avant ça, on tente une ultime sortie pour croiser le roi discret de la savane brésilienne.

Départ à 5h15. Dans la voiture, Yoann et moi reprenons nos discussions : politique, économie, histoire du Brésil, anecdotes de terrain… et bien sûr, les yeux qui balayent sans relâche le moindre mouvement. C’est notre dernier créneau pour le jaguar. Les probabilités sont faibles. Mais je garde, comme toujours, foi en ma bonne étoile.

5h50. Un frisson me traverse. À une centaine de mètres devant nous, un gros animal traverse la route. Yoann réagit instantanément. Il tourne à gauche sur une piste secondaire, et là, au détour d’un virage… le voilà.

Il avance d’un pas souple mais puissant, traverse calmement, nous observe. Il est immense. Un léopard mais en beaucoup plus massif et plus compact. Une puissance tranquille se dégage de lui, un charisme animal pur. Pendant vingt minutes, on le suit à distance, suspendus à ses mouvements. De temps en temps, il se retourne, comme pour nous rappeler : vous n’êtes que des invités ici.

Je te jure, rien qu’en l’écrivant j’ai la chair de poule.

Il incarne la nature à l’état brut. Ce jaguar peut briser les carapaces des reptiles d’un seul coup de mâchoire. Il tue d’un seul coup, en visant directement le crâne, le cerveau. C’est net, précis, mortel.

À midi, on apprend que ce félin n’avait jamais été recensé. C’est la troisième observation en douze ans pour Yoann, la première en cinq jours pour moi. On le baptisera Tiaraju, en hommage à un guerrier indigène.

On termine notre séjour par une sublime balade à cheval dans les plaines immergées. Les chevaux du Pantanal sont uniques : ce sont les seuls capables de plonger la tête sous l’eau. Et ici, c’est une compétence vitale. On croise encore un cerf élégant, quelques nandous — ces énormes autruches d’Amérique du Sud — et des paysages ouverts à perte de vue, gorgés de lumière.

Le Pantanal nous fait ses adieux en apothéose.

Cinq jours hors du monde, dans un autre rythme. Une diversité folle, des silences habités, des paysages à couper le souffle. De la boue, de l’eau, des moustiques… oui. Mais surtout : qu’est-ce qu’on en a pris plein la vue !

Et un guide exceptionnel, Yoann, passionné, engagé, humain. Si vous avez la chance de passer par ici un jour, c’est lui qu’il vous faut : https://www.pantanaljabiru.com/

On vous embrasse très fort.

Et surtout, restez dans les parages : le prochain post vous emmène dans l’un des plus beaux sites naturels que j’aie jamais vus: lençóis maranhenses!

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